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La Chronique des Bridgerton : portrait d’une chroniqueuse scandaleuse

La Chronique des Bridgerton / Netflix

Série historique et romantique américaine, La Chronique des Bridgerton fait fureur sur Netflix, figurant toujours dans le top 10 depuis sa sortie le 25 décembre 2020. Au programme : amours contrariés, duperies, duels, bals, corsets, chignons – de quoi plaire aux fans des romans de Jane Austen.


« La femme qui écrit est la plus féroce » : lady Whistledown

Londres, 1813. Alors que les jeunes filles de la haute-société s’apprêtent à être mises sur le marché du mariage, lady Whistledown, la mystérieuse chroniqueuse d’une nouvelle gazette à scandale, se donne pour tâche de révéler les secrets les mieux cachés de l’aristocratie londonienne. « Vous ne me connaissez pas et vous ne me connaîtrez jamais. Mais tenez-le vous pour dit, ami lecteur, moi, je vous connais ». Protégée par l’anonymat, l’auteure instaure une relation hiérarchisée entre ses lecteurs et elle, se présentant comme une figure omnipotente, qu’on hésite à craindre ou à vénérer. Ses lecteurs semblent en effet éprouver des sentiments contradictoires lorsqu’ils reçoivent la gazette, partagés entre la peur d’y être mentionnés en des termes peu élogieux – lady Whistledown n’étant pas réputée pour sa tendresse, l’envie d’être dans les bonnes grâces de l’auteur, et donc dans celles de la haute-société, et la crainte de ne pas être mentionnés du tout. Si lady Whistledown n’écrit pas à votre sujet, c’est qu’elle ne vous juge pas digne d’intérêt – c’est en tous cas ce que semble penser la reine lorsqu’elle constate avec amertume qu’il n’y a nulle part mention de la fête qu’elle a donnée dans la gazette. Dans un monde d’apparence où les cancans font la loi, être ignoré est de toute évidence pire que d’être critiqué. La voix de la narratrice (Julie Andrews), ironique, reflète parfaitement le ton sarcastique et satirique des articles de l’auteure, qu’on peut qualifier d’assez irrévérencieux, notamment envers l’institution du mariage, respectée à l’époque de la Régence anglaise où se passe l’action. « Dieu ait pitié de leur âme », écrit-elle par exemple à propos des « jeunes filles à marier de Londres [qui] sont présentées à Sa Majesté la reine ». Si c’est le style franc et audacieux qui fait tout le charme des articles de lady Whistledown, celui-ci peut s’avérer dangereux, la reine allant même jusqu’à engager Eloïse Brigerton, la sœur de la protagoniste, pour l’aider à découvrir l’identité de l’auteure et l’arrêter. Comme le dit le frère d’Eloïse : « si on savait qui elle [lady Whistledown] est, on la pendrait pour ses potins ».

Grâce à ses publications et à son statut d’auteure, lady Whistledown échappe au rôle traditionnel de la femme mariée dans lequel la société patriarcale de l’époque souhaiterait la confiner. « On dit que de toutes les chiennes, mortes ou vivantes, la femme qui écrit est la plus féroce. Si telle est la vérité, cette auteure aimerait vous montrer les dents. » Figure féminine au caractère bien trempé, lady Whistledown apparaît comme une femme de pouvoir, et ce, à plusieurs titres. Tout d’abord, on peut noter qu’à mesure que l’histoire avance, l’auteure passe d’un rôle de pure spectatrice, observant les couples se former lors de repas ou de fêtes mondaines, à celui d’une véritable actrice qui influence le cours de l’action. En effet, elle causera par exemple le départ de lord Berbrooke en révélant au grand public ses méfaits passés, ce qui mettra un terme à la menace qu’il représentait pour l’avenir marital de Daphné Bridgerton (Phoebe Dynevor). C’est que les bruits rapportés dans la gazette de lady Whistledown sont à double-tranchant : s’ils peuvent détruire la réputation de n’importe qui, et donc avoir un certain pouvoir de nuisance, la mère de Daphné comprendra qu’il est aussi possible d’utiliser la gazette à scandale pour servir ses propres intérêts, et ceux de sa fille. Elle décidera donc de colporter des rumeurs sur le passé de Nigel Berbrooke pour que celles-ci arrivent jusqu’aux oreilles de lady Whistledown, de façon à ce qu’elle le dénonce publiquement. Adversaire à la langue acérée ou alliée le temps d’un article, lady Whistledown est donc devenue bien plus qu’un simple ressort narratif.

Lady Whistledown semble même avoir un certain pouvoir sur la structure du récit lui-même. Quand l’histoire commence, c’est la voix de la narratrice qui nous présente les personnages, et c’est donc à travers ses yeux que nous découvrons les filles des Featherington, « trois demoiselles, mises sur le marché du mariage comme de tristes truies par leur mère dépourvue de goût et de tact ». Le regard du spectateur sur la famille Featherington est ainsi influencé par le jugement de valeur à peine dissimulé de la chroniqueuse. L’auteure ne se contente pas d’annoncer les évènements mondains à venir, d’en faire un compte-rendu, ou de rapporter les derniers commérages, dans la mesure où la structure narrative des épisodes semble construite sur le plan de ses articles. De cette façon, le premier épisode commence par sa présentation des jeunes débutantes, et se termine avec la fin de sa colonne : « si quiconque doit révéler les circonstances de cet appariement [Daphné Brigerton « harponn[ant] » le duc de Hastings], ce sera moi, votre dévouée, lady Whistledown ». L’épisode se conclut avec sa signature, comme si elle en était l’auteure, à l’instar de son article.

Eloïse Bridgerton : l’écriture comme une échappatoire au mariage ?

« Je n’ai jamais compris la mode des plumes dans les cheveux », soupire Eloïse Bridgerton (Claudia Jessie), la sœur de Daphné, qui aspire à une toute autre vie que celle des bals et des nouvelles toilettes, puisqu’elle souhaiterait étudier à l’université et devenir écrivain. Comme elle le confie à son amie Pénélope Featherington, qui comme elle semble être le mouton noir dans sa famille à cause de leur intérêt commun pour les études plutôt que le mariage, « pourquoi est-ce que nous n’avons le choix qu’entre glousser et nous marier, ou ne jamais partir ? Et si moi, j’avais envie de voler ? ». Impertinente, Eloïse se moque ouvertement des coquettes et ne cache pas son désir d’échapper au mariage, ce « pitoyable et sinistre destin » : comme elle l’explique à Daphné, « tu veux suivre ton cœur, et je veux nourrir mon esprit ». Eloïse envie l’indépendance de lady Whistledown, qui « se moque de la haute société en vidant leurs bourses », car lady Whistledown ne s’intéresse à tout ce monde de froufrous et de cancans que pour mieux le tourner en ridicule. Si Eloïse rêve d’émancipation entre deux bouffées de cigarette, qui comme les études, sont normalement réservées aux hommes, elle peine à trouver sa place, tiraillée entre ses propres désirs et le rôle que lui réserve la société : se marier et fonder une famille. Elle voit cette dernière situation comme un emprisonnement, qui la confinerait dans le rôle d’une éternelle mineur ne pouvant choisir elle-même son destin, et ce n’est sûrement pas un hasard si la productrice Shonda Rhimes a choisi de la faire assoir sur une balançoire, objet typiquement enfantin, quand elle fume dans une pose masculine, reflétant ainsi son conflit intérieur.

Si la haute-société londonienne attend la gazette de lady Whistledown comme le messie, les spectateurs qui ont avalé la saison 1 de La Chronique des Bridgerton en une bouchée espèrent eux aussi bientôt voir arriver la saison 2. Quant à savoir ce que nous prépare lady Whistledown, il faut s’attendre à tout – La Chronique des Bridgerton a beau être sortie le jour de Noël, lady Whistledown ne fait pas de cadeaux.

Par Clémentine Jouet

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